Actualités de l’association
Témoignages de terrain : Mon soutien psy.
Ce document présente trois situations réelles rencontrées par des psychologues conventionnés dans le cadre du dispositif Mon soutien psy et adhérents à notre association. Les psychologues sont cités nominativement, les patients sont anonymisés. Ces situations ne sont pas exceptionnelles ; elles sont représentatives de difficultés structurelles du dispositif. On compte environ 8 000 psychologues conventionnés en France : les dysfonctionnements observés sont structurels et non marginaux, et des solutions opérationnelles existent pour y remédier.
Ces témoignages ne visent pas à remettre en cause le principe du dispositif, mais à montrer les difficultés concrètes rencontrées sur le terrain et les ajustements nécessaires pour garantir la continuité des soins en santé mentale.
Témoignage 1 – Rupture de prise en charge après hospitalisation d’un patient précaire
Psychologue : J, psychologue conventionnée en Nouvelle-Aquitaine
Psychologue conventionnée avec la CPAM, j’accompagne depuis 2024 un patient anciennement sans domicile fixe, présentant des troubles psychiques non diagnostiqués et une addiction aux drogues et à l’alcool. Grâce au suivi psychologique, ce patient accepte progressivement une orientation vers une infirmière psychiatrique de CMP, puis vers un psychiatre et un addictologue. Une coordination de soins se met en place et l’état du patient se stabilise.
En 2025, le suivi se poursuit avec orientation du médecin traitant et validation du psychiatre. Le patient ne dispose d’aucun moyen financier pour consulter en dehors du dispositif.
Fin 2025, le patient fait une chute et est hospitalisé en unité psychiatrique pendant une dizaine de jours, notamment pour vérifier l’observance de son traitement. À la suite de cette hospitalisation, la poursuite du suivi dans le cadre du dispositif devient incertaine. Il est demandé que le médecin traitant adresse une demande spécifique au médecin conseil. Or, cette démarche n’est pas effectuée, faute de temps du médecin traitant.
En mars 2026, le patient ne peut toujours pas reprendre ses séances dans le dispositif, alors que l’alliance thérapeutique est maintenue, que la coordination de soins existe et que le patient n’a aucun moyen de financer des consultations hors dispositif. Il se retrouve donc en rupture de suivi pour des raisons administratives et non cliniques.
Cette situation illustre une rupture de soins liée non pas à l’état clinique du patient, mais à la complexité des procédures administratives et à la dépendance du dispositif à des démarches médicales parfois difficiles à mettre en œuvre dans des délais compatibles avec la continuité des soins.
Témoignage 2 – Patients sévères sans suivi après hospitalisation.
Psychologue : E. psychologue conventionnée à XXX
Plusieurs situations sont rapportées de patients sortant d’hospitalisation psychiatrique avec dépression sévère, parfois avec symptômes psychotiques, sans suivi organisé à la sortie. Faute de place dans les structures publiques, ces patients ne sont pas suivis en CMP et sont orientés vers le secteur libéral.
Cependant, ces patients disposent souvent de faibles revenus et ne peuvent financer des consultations régulières. Dans le même temps, certains ne rentrent pas dans les critères du dispositif Mon soutien psy, notamment en raison de la sévérité des troubles ou de leur situation administrative.
Les psychologues se retrouvent alors dans une situation paradoxale : ils doivent orienter vers des structures publiques saturées, tout en ne pouvant pas prendre en charge ces patients dans le cadre du dispositif. Les patients se retrouvent donc sans solution de suivi, après hospitalisation, malgré des troubles sévères.
Cette situation met en évidence un décalage entre l’organisation théorique du parcours de soins (psychiatrie publique pour les troubles sévères, libéral pour les troubles légers à modérés) et la réalité du terrain, marquée par la saturation des structures publiques et le report d’une partie des prises en charge vers le secteur libéral.
Témoignage 3 – Patients en ALD psychiatrique sans solution de suivi.
Psychologue : D, psychologue conventionné en Normandie
Plusieurs situations concernent des patients en difficulté financière, hospitalisés en psychiatrie ou en ALD psychiatrique, sans suivi psychologique organisé après l’hospitalisation, faute de place dans les structures publiques.
Lorsque ces patients tentent de bénéficier du dispositif, des refus sont opposés par le médecin conseil en raison des critères d’exclusion. Les patients reçoivent parfois des informations contradictoires de la part des services administratifs, ce qui génère incompréhension et tensions entre patients, médecins et psychologues.
Dans les faits, certains psychiatres orientent malgré tout ces patients vers des psychologues conventionnés, car aucune autre solution de suivi n’existe. Les critères d’exclusion apparaissent alors en décalage avec la réalité du terrain et les besoins de soins.
Ces situations montrent que les critères d’exclusion actuels ne correspondent pas toujours aux parcours réels des patients et peuvent conduire à des situations où des patients vulnérables se retrouvent sans solution de suivi, malgré l’existence de professionnels et d’un dispositif de prise en charge.
Analyse transversale de ces situations
Ces trois témoignages, issus de régions différentes et de situations cliniques différentes, montrent des difficultés communes :
– rupture de soins pour des raisons administratives et non cliniques ;
– patients précaires exclus du dispositif ;
– patients sortant d’hospitalisation sans suivi possible ;
– CMP et structures publiques saturés ;
– critères d’exclusion inadaptés à la réalité des parcours de soins ;
– textes flous, absence de procédures simples ;
– médecins traitants et médecins conseils débordés par des démarches administratives complexes ;
– psychologues libéraux qui maintiennent le lien thérapeutique sans solution de financement.
Ces situations montrent que le dispositif ne pose pas seulement une question de nombre de séances ou de tarif, mais une question de cohérence du parcours de soins en santé mentale.
Plus largement, ces situations illustrent un problème d’articulation entre psychiatrie publique, médecine de ville et psychologues libéraux, dans un contexte de forte augmentation des besoins en santé mentale et de saturation des structures publiques.
Les propositions et revendications d’AIDPSYCO
Ces situations de terrain sont directement liées aux propositions que nous portons depuis plusieurs mois, notamment :
Suppression des critères d’inclusion et d’exclusion par voie réglementaire
Les critères actuels apparaissent comme un reliquat du cadre expérimental initial du dispositif et ne correspondent plus à la réalité des parcours de soins en santé mentale. Ils excluent parfois les patients les plus précaires ou les plus vulnérables, alors même que ce sont ceux qui ont le plus besoin d’un suivi. Ils sont souvent inapplicables ou inappliqués, mais ils créent du chaos et de l’insécurité administrative. L’objectif n’est pas de supprimer tout cadre au dispositif, mais de permettre une appréciation clinique et médicale des situations, plutôt qu’une exclusion automatique sur des critères administratifs totalement inadaptés à un dispositif national
Mise en place de dérogations ou de procédures simplifiées
Dans certaines situations (précarité, sortie d’hospitalisation, coordination avec psychiatre, addictions, psychotraumatismes), il devrait être possible de maintenir ou d’ouvrir un suivi dans le dispositif via une procédure simple, sans dépendre uniquement de démarches administratives lourdes reposant sur des médecins déjà débordés, notamment les médecins conseils.
Une procédure de dérogation simple permettrait d’éviter des ruptures de soins pour des raisons administratives et de sécuriser les parcours de patients les plus vulnérables.
Déplafonnement ou adaptation du nombre de séances
Pour certains publics (traumas complexes, burn-out sévères, professionnels exposés, précarité, addictions), le plafond annuel de séances ne correspond pas aux besoins cliniques réels et entraîne des ruptures de suivi. L’Organisation mondiale de la santé indique que pour certaines prises en charge psychotraumatiques, douze séances constituent un minimum de prise en charge et non un plafond (OMS, mhGAP ; Chisholm et al., The Lancet Psychiatry, 2016). Faute de traitement, on observe davantage de décompensations, de passages à l’acte auto- et hétéro-agressifs, d’hospitalisations en urgence et de désinsertion sociale et professionnelle.
Sur le plan économique, plusieurs travaux internationaux montrent qu’un euro investi dans la prise en charge des troubles anxieux et dépressifs génère un retour sur investissement compris entre 4 et 7 euros en gains de productivité et en coûts évités pour la société (OMS, World Bank, The Lancet Commission on Global Mental Health, 2016).
La question du nombre de séances doit donc être envisagée non seulement sous l’angle budgétaire immédiat, mais aussi sous l’angle des coûts évités pour la collectivité à court (hospitalisation en urgence, saturation des services, agressions, suicides) moyen (rechutes, addictions et trbls associés, dont délinquance et cancers par exemple ) et long terme.
Amélioration de la coordination entre psychiatrie publique, médecine de ville et psychologues conventionnés
Ces témoignages montrent que les psychologues conventionnés participent déjà à la coordination des soins, mais sans cadre structuré, sans outils adaptés et sans temps dédié. Ce temps de coordination est reconnu et financé dans plusieurs pays ayant mis en place des dispositifs similaires. Il serait également nécessaire de désigner des référents psychologues dans les hôpitaux afin d’avoir des interlocuteurs identifiés. Le dispositif pourrait évoluer vers un véritable parcours de soins en santé mentale de ville, articulant médecins traitants, psychiatres, CMP et psychologues conventionnés.
Enfin, il faut comprendre que ces prises en charge sont souvent complexes et longues. Les tarifs actuels, associés à une fiscalité identique sous convention et hors convention, compromettent l’équilibre économique du dispositif. Les psychologues conventionnés ne peuvent et ne pourront pas absorber durablement une telle demande à 50 euros la séance, alors que les tarifs hors convention se situent généralement entre 60 et 120 euros selon les territoires et les modalités d’exercice.
La question tarifaire doit donc être envisagée dans une logique de pérennité du dispositif et d’attractivité pour les professionnels sinon le dispositif échouera.
Conclusion
Ces témoignages ne sont pas des cas isolés. Ils illustrent un problème structurel : certains patients parmi les plus vulnérables se retrouvent aujourd’hui sans solution de suivi, non pas en raison de l’absence de professionnels ou de dispositifs, mais en raison de règles administratives totalement inadaptées aux réalités du terrain.
L’objectif de nos propositions n’est pas de remettre en cause le dispositif Mon soutien psy, auquel les psychologues conventionnés sont attachés, mais de le faire évoluer afin qu’il réponde réellement aux besoins des patients, à la réalité des parcours de soins et aux enjeux de santé publique en santé mentale mais aussi qu’il soit viable pour les professionnels
L’enjeu n’est donc pas l’existence du dispositif, mais son adaptation à la réalité du terrain afin d’éviter des ruptures de soins et d’améliorer la cohérence du parcours de soins en santé mentale en France.